Rouge ou blanc, tout fou le camp!  La lutte pour l’enjeu mémoriel au Temple finlandais du Travail.  

Article en français!

By: Nicolas Lépine

Finnish Labour Temple PC: BiblioArchives / LibraryArchives photostream/ Flickr

Finnish Labour Temple PC: BiblioArchives / LibraryArchives photostream/ Flickr

This article addresses the origins of a contentious that currently jeopardizes the existence of Thunder Bay’s Finnish Labour Temple, a National Historic Site of Canada since 2015. The protagonists are the descendents of two migratory waves from Finland, one red, one white.

En arrivant à Thunder Bay, on est aussitôt frappé par le patrimoine historique et culturel de la première communauté finnoise hors Finlande, et plus particulièrement par cet édifice à l’architecture particulière appelé le Temple finlandais du Travail, qui vient d’ailleurs d’être sacré lieu historique national. Or, cette consécration a tôt fait d’envenimer le vieux contentieux opposant les descendants des vagues migratoires, l’une rouge, l’autre blanche. Voici donc un court article expliquant, d’une part, comment ces Finlandais sont arrivés ici, et d’autre part, comment ils en sont arrivés là.

Après les Ojibways, les coureurs des bois francophones et les colons anglophones, voici qu’arrivèrent en fin de 19e siècle des immigrants finlandais travailleurs de la forêt, du rail et des mines, accompagnées par leurs femmes, pour la plupart employées domestiques. Ces immigrants de la classe laborieuse s’adaptaient parfaitement à la géographie ainsi qu’au rude climat local, en vertu de leur esprit du Sisu développé dans une terre d’origine se différenciait peu de la terre d’accueil. Aussi, les nouveaux arrivants trainaient quelque chose d’autre parmi leurs maigres possessions : un fort sens communautaire et des idéaux progressistes. En effet, ils étaient pour la plupart déjà politisés, pour ne pas dire radicalisés, puisqu’au tournant du siècle, le parti socialiste du Grand-duché de Finlande était l’un des plus importants d’Europe. C’est d’ailleurs ce qui explique que les Finnoises furent les premières européennes à obtenir le droit de vote en 1904. Bref, cette communauté nouvelle allait recréer ses organisations solidaires et politiques une fois l’océan traversé.

Ainsi, une fois installés en Amérique, les Finnois ne perdirent pas de temps à déserter les associations luthériennes pour celles ouvrières alors émergentes, non sans avoir à faire face aux résistances des chefs syndicalistes anglo-saxons soucieux de protéger leurs affiliés contre la main-d’œuvre allochtone. Dans ces conditions, les Finlandais de Thunder Bay établirent une branche du Parti socialiste canadien (PSC), soit le Finnish Socialist Organization of Canada, qui se distinguait par sa teinte européenne, puisque se revendiquant du kautskysme, de l’internationalisme de Marx et d’Engels, et du mutualisme d’Édouard Anseele. Suivirent le journal, la chaine de coopératives, les organisations féminines, culturelles, sportives ainsi que les ligues de tempérance, le tout centralisé au sein de la maison du peuple érigée en 1910 et nommée Temple finlandais du Travail.

La direction du PS canadien éprouvait toutefois quelque malaise avec cette section un peu trop « européenne » à son goût, et c’est finalement une requête d’adhésion à la Seconde internationale basée à Bruxelles qui lui valut son expulsion. Nos infatigables militants fondèrent alors le Parti social-démocrate du Canada (PSDC) qui, lui, adhéra à la Seconde internationale. Au commencement de la Première Guerre mondiale, plus de 3000 affiliés d’origine finlandaise du PSDC étaient répartis dans les 64 branches finno-canadiennes. Leur représentation était donc majeure au sein du mouvement ouvrier, et ce, jusqu’à ce que le gouvernement canadien instaure les mesures de guerre et réprime les activistes d’origine étrangère, plus particulièrement ceux antimilitaristes qui se liguaient avec les ouvriers francophones pour combattre la conscription.

La xénophobie grandissait également parmi le mouvement syndical à majorité anglo-saxonne, puisque celui-ci appuyait activement l’effort de guerre. Dans ces conditions, les travailleurs finnois de Port Arthur se désaffilièrent des organisations ouvrières fédératives orthodoxes, soit le Trades and Labour Congress canadien et l’American Federation of Labour nord-américaine, pour fonder le chapitre canadien de la Industrial Workers of the World (IWW), une nouvelle organisation syndicale états-unienne inspirée par l’anarchosyndicalisme et se dévouant aux droits des travailleurs non qualifiés.

Le Temple du Travail de Thunder Bay devint aussitôt le siège des « Wobblies » canadiens en raison de son emplacement stratégique, puisque situé à mi-chemin entre Montréal et Vancouver, mais aussi en raison de sa proximité avec le Minnesota, où l’on retrouvait également un large bassin de militants finno-états-uniens. La grande quantité de matériels pamphlétaires saisie à la frontière témoigne de la vigueur des liens transnationaux à l’époque.

La seconde vague : rouge.

La Guerre civile finlandaise de 1918 ne dura même pas quatre mois, mais elle fut des plus sanglante. Le maréchal Carl Gustave Mannerheim appuyé par les forces allemandes écrasa le mouvement socialiste révolutionnaire, conférant ainsi son caractère conservateur au nouvel État-nation, dont l’homme fort durant l’entre-deux-guerres serait le conservateur germanophile Per Evind Svinhufvud. La vague de terreur blanche qui s’abattit ensuite sur le pays en poussa plus d’un à prendre le chemin de l’exil.

L’arrivée de cette seconde vague de Finlandais au Canada contribua à radicaliser le mouvement socialiste. Puis, en 1919, le schisme du Komintern – l’Internationale communiste de Moscou – engendra la création du Parti communiste canadien et du groupe local Fins of Canada, logé au « petit hall » situé juste aux côtés du « grand hall » wobblie.

Au grand dépit des directions nationales, les affiliés des deux organisations entretenaient des relations cordiales tout en collaborant régulièrement en raison de l’éloignement des lieux. Par exemple, lorsque deux organisateurs syndicaux des travailleurs forestiers furent sauvagement assassinés par des fiers-à-bras en 1929, une énorme battue fut organisée par la communauté et les corps retrouvés. Leurs funérailles constituent à ce jour le plus grand rassemblement populaire à Thunder Bay.

Et puis vint la « fièvre de la Carélie », où 10 000 finno-nord-américains, dont 3000 communistes, socialistes et Wobblies canadiens, quittèrent afin de fuir la grande dépression, mais surtout, afin d’aller construire l’utopie communiste dans la République autonome soviétique de Carélie. C’est l’époque étonnante de Aate Pitkanen, qui devint champion de ski de l’Union soviétique et fut recommandé pour le prix Lénine par Youri Andropov, alors chargé des affaires sportives. Pitkanen survécut aux purges subséquentes des colons Finno-Caréliens pour se faire espion durant la Guerre d’hiver de 1939-1940, et terminer ses jours dans une geôle finlandaise.

Autre chapitre étonnant de l’histoire des Finnois du Lakehead, le départ de ces volontaires internationalistes vers l’Espagne en 1937 afin de venger leur défaite en 1918 et combattre le fascisme par les armes. Ils furent 116 finno-canadiens, majoritairement de Thunder Bay, à partir par le biais des organisations communistes. Leur expérience, leur détermination, et surtout, leur précision à la mitrailleuse, furent des qualités appréciées au sein des sections nord-américaines des Brigades internationales, soit la Brigade Lincoln et le Bataillon Mackenzie-Papineau. Quatre volontaires de Port Arthur servirent d’ailleurs de formateurs pour les brigadistes et les troupes de la nouvelle armée populaire républicaine. À leur retour au Canada, les volontaires internationalistes furent persécutés par la GRC et le gouvernement canadien. N’aidant en rien, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale entraîna une nouvelle vague de répression contre la militance allochtone.

Guerres d’hiver, de Continuation et svastikas finlandais

Pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan, la Finlande résistait seule au déferlement de l’Armée rouge. Finalement défaite, elle perdit la Carélie finnoise, mais sauva l’honneur par ses faits d’armes. Puis en 1941, vint l’occasion de la revanche après qu’Hitler eut envahi l’URSS. Les combats reprirent de plus belle en Carélie, à la différence que cette fois-ci, les Finnois disposaient des dernières armes allemandes. D’ailleurs, nul besoin ne fut de modifier les insignes des panzers et des Messerschmitt, puisque l’Armée finlandaise arborait le svastika bien avant Hitler. Reste qu’il fallait le savoir.

Le vent tournait en 1943 après la défaite allemande à Koursk. En grand opportuniste, le maréchal Mannerheim signa une paix séparée avec Moscou, puis évita de justesse l’occupation de l’Armée rouge en expulsant les dernières unités allemandes de Laponie, ce qui donna lieu à des scènes d’étreintes mortelles entre chars et avions du même fabricant et portant les mêmes insignes. Soulignons au passage qu’il est remarquable que Mannerheim ait pu échapper à deux reprises à sa cobelligérance avec l’Allemagne.

Et puis vint le passage à l’orbite soviétique, et l’amnésie collective, lot des nations ayant collaboré. Mais la Finlande avait-elle réellement collaboré ? Elle qui cherchait avant tout à défendre son indépendance face à la Russie.

La troisième vague : blanc

Une troisième vague comptant près de 20 000 immigrants arriva au Canada dans l’après-guerre, bien différente cette fois, puisqu’ayant grandi sous le conservateur Svifnhufvud et combattu l’URSS aux côtés de l’Allemagne nazie. Ils s’exilaient de leur pays considéré neutre, mais soumis de facto à la politique de « finlandisation » de l’URSS. Peut-être que certains avaient-ils quelque chose à se reprocher ?

Toujours est-il qu’au tournant des années 1960, la troisième génération d’arrivants s’imposa dans la communauté de Port Arthur. Elle s’appropria du Temple du Travail et le transforma Finlandia Club avec sa vocation ludique, culturelle et finno-centrique, non sans en avoir préalablement délogé l’ancienne garde au passé ouvrier et internationaliste. C’est à ce moment qu’une chorale de chants traditionnels finnois fit son apparition, elle existe toujours d’ailleurs, et que débuta la commémoration annuelle des vétérans des guerres d’Hiver et de Continuation, où d’aucuns remarquèrent les cocardes des Panzers et BF 109 finlandais apparaissant sur les photos, mais préférèrent se tenir cois.

Bref, le monde avait définitivement changé. L’avènement de la société de consommation apolitique, de la culture populaire, de l’individualisme, mais surtout, la satisfaction des revendications ouvrières, soit autant de facteurs expliquant la démobilisation des secteurs ouvriers. La vocation d’origine du Finlandia Hall tomba dès lors dans l’oubli le plus complet, et ce, pour quelques décennies.

Renouveau de l’histoire ouvrière et enjeux mémoriels

La chute de l’URSS fut ressentie comme un dur choc par la majeure partie des intellectuels progressistes; l’alternative n’était plus et le capitalisme triomphait dans la plus grande arrogance. Paradoxalement, cela eut pour effet d’insuffler un vent nouveau à une historiographie du Travail jusque-là étouffée par la lutte à mort entre les camps communiste et anticommuniste. C’est ainsi qu’au tournant des années 2000, réémergeait l’intérêt pour le champ historiographique. À Thunder Bay, le département d’histoire de l’Université Lakehead se mit à produire films, thèses et ouvrages, basés notamment sur les archives découvertes dans le grenier du Temple. Plus tard dans la décennie, le Finlandia prit un tournant culturel pluraliste avec l’apparition d’un festival international de films et l’arrivée d’une troupe de théâtre logeant à l’enseigne.

Les efforts pour faire retrouver la mémoire au Temple ouvrier furent couronnés en 2015 lorsque Lieux patrimoniaux du Canada le sacra monument national. La plaque trilingue dévoilée reconnaissait, d’une part, le rôle de la communauté finnoise dans le développement du mouvement ouvrier au Canada, et d’autre part, l’unicité architecturale du bâtiment. Soulignons qu’il s’agissait d’un véritable tour de force, le gouvernement fédéral d’alors étant dirigé par un conservateur de la ligne dure.

Or, cette reconnaissance officielle et médiatisée attisa l’ire des descendants de la troisième génération, ceux-là mêmes qui exprimaient de fortes réserves quant au caractère peu finnois des activités socioculturelles. Cette fois s’en était trop et les préparatifs en vue de la reprise du contrôle commencèrent au tournant de 2016. Pour ce faire, ces « fins finnos » s’associèrent avec des intérêts du secteur privé, une boucherie en particulier, qui cherchait peut-être des débouchées pour ses saucisses-déjeuner, trippes et abats ? Peu importe, la manœuvre calculée réussie à l’été.

Ceux qui ont désormais le contrôle du Finlandia (qu’ils refusent d’associer au Temple ouvrier) cherchent à rectifier les choses, à revenir au statut de 1962 misant sur la spécificité finlandaise des lieux au détriment de son identité originelle pluraliste, internationaliste, mais surtout, ouvrière. Sa pérennité financière, en voie d’être résolue par l’administration précédente, est maintenant en jeu, ce qui porte certains à craindre la fermeture du restaurant Hoito à l’hiver 2017. Le cas échéant, il serait navrant que le premier restaurant coopératif au pays ne puisse célébrer son centenaire, qui correspond également à celui de la Finlande.

En fin de compte, le plus étonnant dans cette affaire, c’est que la cabale qui vient de prendre les rênes de l’institution n’a aucunement conscience des motifs historiques qui les poussent à agir de la sorte. On espère dès lors qu’ils liront cet article, bien qu’il soit rédigé dans la langue de Molière.

 

Nicolas Lépine

Département d’histoire de l’Université Lakehead

 

Quelques œuvres consultées :

 

Livres : Michel S. Beaulieu, Labour at the Lakehead, Vancouver, UBC Press, 2012.

 

Site : http://lakeheadfinns.com/en/the-politics/the-politics-long-read/

 

Films :

Ron Harpelle, Under the Red Star. Shebafilms, 2011.

https://vimeo.com/141786176

Kelly Saxberg, Letters from Carelia, Shebafilms, 2004.

https://www.nfb.ca/film/letters_from_karelia/

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